Langues : “C’est trop bien écrit” et autres remarques des locuteurs natifs

J’évolue dans un entourage qui ne parle pas ma langue maternelle depuis environ une dizaine d’années. J’ai quitté mon pays natal à la fin du bac, et je n’y suis toujours pas retournée.

J’ai constaté une chose : en ce qui concerne la langue, on est toujours mal barré. N’importe le niveau, et n’importe l’effort, il y aura toujours une personne pour chercher à rabaisser. Consciemment ou inconsciemment. Même parfois avec toute la bonne volonté du monde.

Ma dernière expérience date d’il y a pas longtemps. On m’a rendu un papier avec le reproche “il est trop bien écrit”. Sous-entendu : pour une étudiante étrangère telle que je suis. Forcément, j’ai eu de l’aide, ou bien j’ai plagié. Ce n’est pas la première fois  qu’on me fait ce genre de remarque. En soit, en tant qu’étranger, on est toujours du mauvais côté.

Voici un petit résumé des diverses remarques pendant une dizaine d’années, regroupées en de grandes catégories.

Je le précise au cas où, mais il est évident que je ne mets pas tous les locuteurs natifs (qu’ils soient français, allemands, anglais ou autre) dans le même panier. J’ai rencontré des gens super, et si je ne suis pas retournée dans mon pays natal, je me plais bien ailleurs. Mais par moment… on en a gros ! comme le dirait Perceval.

Le préjugé : c’est trop bien écrit

Apprendre une langue n’est jamais facile. Il faut beaucoup de patience et d’investissement pour avoir un bon niveau. Cependant, il ne faut pas sauter aux conclusions rapides telles que : ce n’est pas sa langue maternelle , par conséquent, cette personne ne peut pas être douée.

Manquer de passer un cours universitaire sous prétexte que c’est “trop bien écrit” est certes un cas extrême [très parlant aussi sur ce qui est attendu des élèves de nos jours]. Mais de manière générale, je me suis souvent prise diverses variantes de cette remarque. Le simple fait qu’on entend un accent dans ma voix est preuve que je ne peux pas bien maîtriser la chose. Faut-il que je me balade avec un CV qui prouve mes aptitudes de langues ?

Le “c’est trop bien écrit” surtout dans un cadre où ça sert à critiquer est un argument tellement étrange. Il montre un préjugé clair et net, il réfute les efforts que la personne a faits pour arriver au niveau où elle en est. Il montre également qu’à aucun moment, on a envisagé qu’un étranger a pu passer du temps sur son travail pour acquérir le vocabulaire et le niveau nécessaire pour faire et rendre un bon résultat.

La forme positive est beaucoup moins gênante : s’étonner du niveau de langue pour féliciter quelqu’un passe mieux. Selon quoi il peut rester un sous-entendu péjoratif : on s’étonne, car on ne pensait pas la personne capable de faire si bien. Cependant, il y a toujours validation et reconnaissances des efforts.

L’excuse : tu ne comprends pas, c’est pas ta langue maternelle, tu n’as pas le “feeling”

La langue maternelle pose plusieurs problèmes. Ou plutôt, notre attitude à son sujet en pose. On part du principe qu’on la maîtrise, qu’il ne faut donc pas y investir autant de temps que dans une langue étrangère. Pourquoi apprendre la grammaire ? Après tout, on fait “naturellement” juste.

Je pense que tout le monde tombe dans ce panneau. Et le plus grand problème ? Peu de gens le réalisent. S’ensuit donc une connaissance en soit assez vague du fonctionnement de la langue et de son vocabulaire. Chaque langue est plus au moins maltraîtée dans sa forme parlée : les mots sont souvent hors contexte, adaptés dans des expressions bizarres, et ce n’est pas grave que tout ne soit pas grammaticalement correct du moment qu’on se comprend. Il y a des régionalismes, des mots adaptés à la sauce de tout le monde.

Je l’ai réalisé au moment où un de mes professeurs de littérature nous a forcés à utiliser le dictionnaire pour chaque mot qu’on ne savait pas précisément définir. Tellement de mots que je pensais savoir et finalement, j’étais contraint de réaliser que non : la signification que je lui donnais était trop vague, une parmi plusieurs. En partant du principe que je connaissais et maîtrisais, j’avais finalement une idée assez vague de l’ensemble.

Cette connaissance floue est souvent définie par ce beau mot qu’est le “feeling”. Le nombre de fois que j’ai pointé du doigt un mot mal utilisé, une compréhension erronée, et qu’on m’a reproché le manque de “feeling”. Une petite définition du Petit Robert était suffisante pour créer un certain embarras.

Il est vrai que des nuances peuvent échapper aux gens dont ce n’est pas la langue maternelle et que le dictionnaire ne donne pas. Cependant, ce n’est pas pour autant qu’il ne sait pas reconnaître un mot mal employé quand il l’est.

La mauvaise foi : arrête de te vanter

L’évolution du phénomène juste au-dessus. Quand l’excuse ne marche plus, le locuteur natif commence à tomber dans la mauvaise foi. Il arrive parfois le moment gênant où la personne en face écrit vraiment mal. La syntaxe brûle les yeux. Les fautes se cumulent par dizaines sur une page alors que la personne assure qu’elle a relu plusieurs fois. Dans ce cas, je fais remarquer les fautes, j’essaie de corriger, et de faire comprendre que les phrases fonctionnent en langage parlé, mais non à l’écrit, et que l’éditeur pour qui s’est destiné ne lira probablement pas loin d’une page.

La personne commence à vous sortir le baratin habituel : je ne suis pas locuteur natif. Je n’ai pas le feeling. Je me fais décrédibiliser, comme seul argument mes origines. Si la personne concède encore les fautes, les remarques sur la syntaxe fâchent toujours. Ça peut se comprendre, elle a mis beaucoup d’effort dans son texte qui se fait critiquer par une tierce personne qui n’est en plus – misère !  – pas de langue maternelle. De quel droit se permet-elle de faire ça, alors qu’elle n’est pas née avec la même langue ? Il est toujours difficile de faire face à ses propres erreurs, et le réflexe instinctif est de rejeter la faute à autrui.

J’essaie donc de nuancer le tableau, de remonter dans l’estime de la personne qui m’a classé dès le départ dans la case “étranger, donc ignorant”. J’ai plus de treize ans de Français à mon compte. J’ai corrigé des textes. J’ai donné des cours d’appui. J’ai écrit des dissertations littéraires et épluché des livres de littérature classique. J’ai appris la grammaire point par point, seul moyen pour un étranger de maîtriser une langue qui n’est pas la sienne. Si cela ne montre pas que j’ai les mêmes aptitudes qu’un natif à évaluer son travail, qu’est-ce qui peut bien le prouver ?

Et là, soudainement, la personne s’insurge “arrête de te vanter !” et je n’ai plus aucun argument et aucun poids pour lui faire comprendre qu’il y a des erreurs dans son texte. Je suis passée de quelqu’un qui est trop stupide pour comprendre, à quelqu’un qu’on ne peut pas prendre en compte, car trop vaniteux.

Et ce schéma s’adapte à toutes les situations. Du moment qu’on essaie de faire comprendre à quelqu’un qui vous décrédibilise que, quand même, votre niveau n’est pas si mauvais que ça, hein, vous ouvrez la porte à la mauvaise foi où votre vis-à-vis cherchera à se justifier coûte que coûte. Car après tout, c’est impossible que quelqu’un de langue étrangère gère mieux qu’un locuteur natif, n’est-ce pas ?

Les gens ont tendance à prendre les compétences des autres comme une preuve de leurs propres incompétences alors que ça n’a pas grand-chose à voir.

La gentillesse : le babysitting pour être sûr que vous avez bien compris

Quand on déménage dans un pays étranger, on est content de trouver des gens qui se prennent la peine de vous expliquer les régionalismes, et expressions étranges jamais vus auparavant. Puis, arrive le moment où on ne s’en sort pas trop mal. On s’est constitué un vocabulaire, on a continué d’étudier et d’apprendre, si bien qu’on fini en quelque sorte de dépasser les personnes qui ont cherché à aider, mais qui n’ont jamais investi un quelconque effort d’apprentissage dans leur langue (pour cause, ils n’en ont pas la nécessité).

Certains ont du mal avec ce genre de changement, et vont s’acharner à vous baby-sitter tout du long malgré tout, et vous faire remarquer avec toute la bonne volonté du monde des choses dont vous êtes au courant. Ils vont chercher à vous alerter d’erreurs que vous pouvez potentiellement faire, même si cela fait huit ans que vous ne le faites plus.

Que ça soit par sentiment d’impuissance, ou par une vraie volonté d’aider, ce genre de comportement n’est certes pas grave, mais peut s’avérer assez lourd par moment. On vient à se demander de temps en temps si les efforts et les résultats ne sont pas assez visibles pour ces personnes, ou si elles sont tellement blessées dans leur égo de perdre leur place d’aide pour s’acharner à continuer, plutôt que de se réjouir que leur oisillon soit sorti du nid en battant des ailes. Ou encore si elles ont peur de perdre leur place ou une amitié si elles n’accomplissent plus cette fonction, ce qui est d’autant plus triste quand il s’agit d’une amitié qui s’étale depuis des années.

Le moindre effort : tu es trop doué, je ne pourrais jamais faire pareil [donc je ne fais même pas d’effort]

Celui-là doit être la remarque que j’ai entendue le plus souvent, je pense bien. Il y a ce mythe que certaines gens sont très doués en langue, et les autres sont des quiches. Il n’y a pas vraiment d’entre deux, des gens normaux qui apprennent des langues de manière normale. Quand on débarque en parlant fluidement plusieurs langues, on fait très peur aux monolingues que sont les Français et qui n’ont jamais dû expérimenter un cours de langue bien fait de leur vie si je peux me baser sur ce que j’ai entrevu du système scolaire qui ne semble même pas réussir à leur apprendre leur propre langue.

C’est toujours décourageant de rencontrer quelqu’un qui s’en sort mieux que soit même, n’importe le domaine. Malgré tout, ses propres exploits ne sont pas relatifs aux compétences d’autres individus. Quelqu’un qui parle plusieurs langues s’est sûrement beaucoup investi pour les apprendre, ou/et a évolué dans un environnement bilingue ou trilingue. Elle a eu beaucoup de temps à se perfectionner (jusqu’après le bac, pour mon cas), et ce n’est en aucun cas comparable aux situations d’autrui. Donc, ne vous laissez pas décourager : ce n’est pas parce qu’il y a des polyglottes que vous n’allez pas y arriver !

Le rabaissement de soi : tu connais ce mot compliqué et pas moi, alors que tu n’es même pas locteur natif [et donc je suis une merde, ouin, ouin]

Celui-là a tendance à me donner une furieuse envie de prendre la tête de la personne pour l’éclater contre le prochain mur. Je n’aime pas servir d’excuse, encore moins pour qu’une personne puisse se faire pleurer.

Oui, il est tout à fait normal que je connaisse des mots compliqués, plutôt que des mots familiers. Quand on apprend une langue, on apprend avant tout sa version académique, écrite, correcte, polie, et tout autre adjectif que vous voulez. Il faut d’abord avoir une base solide sur laquelle construire. On n’apprend pas le français avec Renaud, mais bien avec Madame Bovary. Magnanime fera plus facilement parti du vocabulaire que le mot “bagnole” ou “cinoche”. Renaud entre en jeu au moment où les bases sont solides, où on est capable différencier un “je repartira” d’un “je repartirai” comme étant deux niveaux de langue distincts. J’ai commencé à dialoguer avec des locuteurs natifs assez tôt. Le résultat ? J’avais de la peine à séparer les niveaux de langue. Je ne savais plus ce qui était familier, argot, ou soutenu, car ce concept n’existait pas encore pour moi. En une phrase, je pouvais facilement mélanger de l’argot et du soutenu car je ne me rendais pas compte du gouffre entre les deux. Pour l’amusement de tout mon entourage.

C’est aussi là qu’échanger avec les locuteurs natifs est important : ils gèrent la langue parlée, des dialectes et expressions de tous les jours qui ne sont rarement, voire jamais abordés en cours. Une grande partie de la richesse de la langue est entre leurs mains. Et c’est aussi pour leur manque de connaissance à ce sujet que les étrangers se font classer dans la case de l’ignorant. On m’a reproché de parler comme un livre au début. Maintenant, certains s’étonnent de mon niveau pour se rabaisser soi-même [“je dois vraiment être nul pour que même un étranger connaît ce mot, et pas moi”].

Accuser une tierce personne pour sa prorpe ignorance n’est jamais bon. Surtout, si cela décrédiblise cette dernière dans le seul but de se faire plaindre.

Pour finir

Cela peut être fatigant de cumuler ce genre d’expérience. De faire de nombreux efforts pendant longtemps pour se heurter devant des remarques du genre. Les gens réalisent rarement leur faux pas, ce qui est plutôt normal. On n’échange pas nécessairement à base régulière avec un étranger et cela peut être difficile de s’imanger comment une remarque peut être comprise ou ressentie par l’interlocuteur en face.

Bref, encore une fois, cette note se veut plus informative que négative. Pendant une dizaine années, ce genre de remarques étaient plus l’exception qui confirme la règle qu’autre chose.

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